Arnaud Bernardin | lun, 16/05/2011 - 15:00
Prolifération d’algues , colmatage des fonds, écumes incertaines et poissons sur le dos: le Doubs souffre. Jusqu’à présent , les nombreuses analyses d’eau n’ont pas fourni de preuve limpide ou de cause facile à cerner. On pointe d’un doigt accusateur l’agriculture, l’industrie et les activités humaines.
Vieille rengaine, chanson triste d’un Doubs sur le déclin. On ramasse les poissons morts et on s’apitoie en voyant les algues remonter à la surface. L’Office de l’environnement du canton du Jura (ENV) répond régulièrement à la grogne en menant des analyses d’eau qui, malheureusement, n’apportent aucune réponse. Son chef, Jacques Gerber, est contraint à ce constat détonnant dans le chorus universel: «Le Doubs reste l’une des rivières les plus préservées du canton et de Suisse.»
L’agriculture occupe une place de choix sur un banc des accusés copieusement garni. Les épandages de lisier gavent un Doubs dont les problèmes digestifs se traduisent notamment par l’apparition d’algues qui, en se décomposant, contribuent à colmater le fond de la rivière. «L’eutrophisation, soit l’apport de substances nutritives dans une rivière, représente en soi un phénomène dynamique. C’est lorsqu’il est trop prononcé qu’il pose problème», spécifie Bernard Lachat, du bureau Biotec à Delémont.
Jean-Paul Lachat, chef du Service de l’économie rurale du canton du Jura, connaît parfaitement les structures agricoles du Clos-du-Doubs et des pratiques qu’il décrit comme «extensives». «Je ne peux pas exclure l’agriculture des sources de pollution du Doubs, mais elle n’est pas seule en cause», plaide-t-il.
Certes, l’agriculture ne saurait assumer seule la responsabilité de la dégradation du Doubs. Il est toutefois légitime de douter de la pertinence de certaines pratiques agricoles, à l’instar de cultures céréalières à quelques mètres de la rivière. A la moindre crue, des sédiments chargés d’engrais sont charriés dans le lit du cours d’eau. «Il n’est pas judicieux de retourner la terre pour des cultures dans des zones régulièrement inondées», reconnaît Jean-Paul Lachat.
«Je refuse de tirer à boulets rouges sur les agriculteurs.» Nicolas Guibert, ingénieur hydrobiologiste à la Fédération de pêche du Doubs à Besançon, ne cède pas à la facilité de jeter les exploitants en pâture à la vindicte populaire. «Ne serait-il pas raisonnable de diminuer les quotas de production et d’augmenter le prix du lait payé aux exploitants?» interroge-t-il.
STEP manquantes
En 2011, le canton du Jura peut revendiquer l’insigne honneur de compter sur les berges de son joyau naturel des villages dépourvus de STEP. A Goumois, on est en passe de remédier à cette aberration, mais des eaux usées ont empoisonné le Doubs durant de longues années, en parfaite violation de la Loi sur la protection des eaux. «Un projet de raccordement à la STEP de Goumois-France sera soumis aux citoyens en 2012», assure Gérard Boillat, responsable du Service des eaux de la commune fusionnée de Saignelégier. Ayant hérité d’un dossier que d’autres ont laissé s’enliser, il reconnaît l’urgence de la situation. «Les eaux usées de certaines maisons à l’entrée du village dans la côte coulent directement dans le Doubs», déplore-t-il.
On relèvera également que les STEP brillent par leur absence à Muriaux, où l’assemblée citoyenne a opté pour une épuration individuelle, et au Bémont, où un projet de raccordement avec la STEP de Saignelégier est à l’étude. A l’ENV, Jacques Gerber rappelle que «du moment qu’une assemblée citoyenne choisit l’épuration individuelle, il incombe à la commune concernée de contrôler ce qui est fait».
A La Chaux-de-Fonds, ville de quelque 37 500 âmes, la plus grande station d’épuration du Doubs suisse peut traiter les eaux usées de 50 000 équivalents habitants. Selon Martial Farine, laborant en biologie, les installations fonctionnent aujourd’hui à satisfaction. Il rappelle toutefois que les techniques actuelles ne permettent pas de traiter des micropolluants – hormones, médicaments, insecticides – aux effets méconnus. «J’entends parler de ces substances depuis cinq ans seulement», affirme-t-il.
L’ENV prévoit de renforcer son dispositif de contrôle de la qualité de l’eau du Doubs. Parallèlement, Philippe Receveur, ministre jurassien de l’Environnement, et ses homologues du département du Doubs, ont mandaté des investigations sur les sédiments accumulés derrière les barrages du Châtelot, du Refrain et de la Goule. «Nous sommes plusieurs à leur conseiller depuis longtemps de mener des analyses dans les sédiments et non dans l’eau», soupire François Degiorgi, hydrobiologiste et maître de conférence à l’Université de Besançon. «Les sédiments constituent une mémoire susceptible d’enregistrer aussi bien les pollutions chroniques diffuses que les pollutions aiguës», argue-t-il.
Selon Blaise Allemann, directeur du laboratoire RWB à Porrentruy, certaines vérités pourraient bien être enfouies dans les sédiments. Toutefois, concède-t-il, les connaissances dans ce type d’analyses méritent d’être peaufinées.
Pendant ce temps, le Doubs poursuit sa lente coagulation.
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