Pierre-André Chapatte | mar, 29/06/2010 - 20:18
Le score très soviétique par lequel la nouvelle Constitution du Kirghizistan a été approuvée ce dimanche - plus de 90% des voix - permet de douter de l’exemplarité du scrutin. D’autant plus que ce vote survient alors que la population est encore sous le coup des violences qui ont mené le pays au bord de la guerre civile au début de ce mois de juin. Le nouveau pouvoir intérimaire dirigé par une figure de l’opposition - Rosa Otounabaïeva - a toutefois obtenu par ce vote la légitimité qui lui manquait et surtout un changement de régime. De présidentiel qu’il était depuis l’autonomie du pays après l’effondrement de l’empire soviétique en 1991, il deviendra celui d’une démocratie parlementaire. Et c’est cela sans doute qui aura convaincu malgré tout les Kirghiz lassés par le despotisme de leurs anciens présidents, Akaev jusqu’en 2005, puis Bakiev renversé à son tour en avril.
Ce changement de régime est donc porteur d’espoir d’un retour à la stabilité pour les Kirghiz. Un espoir fragile toutefois. Car les violences qui ont éclaté ce mois de juin ont monté tragiquement les unes contre les autres deux ethnies turcophones et musulmanes, les Kirghiz (majoritaires) et les Ouzbeks, même si cette division ethnique a surtout été instrumentalisée par des bandes armées de réseaux mafieux avec le soutien du président déchu Bakiev.
Ce changement de régime est en même temps source d’inquiétude pour le grand voisin russe. Découpées par les Soviétiques au début du siècle dernier, les républiques d’Asie centrale sont formées d’ethnies fortement imbriquées de part et d’autre de leurs frontières respectives. Cet héritage soviétique est source d’une instabilité constante dans la région. Le Kirghizistan n’y échappe pas. Et c’est d’ailleurs sans doute pourquoi ces républiques sont sous la coupe de dirigeants autoritaires pour leur assurer une certaine stabilité. Moscou n’avait pas apprécié que le président kirghiz sortant reconduise un accord avec les Américains pour le maintien de leur base militaire au Kirghizistan non loin d’une autre base, russe celle-ci. Moscou redoute pourtant encore davantage qu’un régime parlementaire au Kirghizistan devienne moins contrôlable et déstabilise toute la région.
Le Kirghizistan est devenu d’une importance stratégique pour trois grandes puissances. La Russie d’abord qui entend garder son influence sur l’Asie centrale. La Chine, autre voisine aussi, qui redoute que les violences ethniques au Kirghizistan débordent sur la région ouïgoure du Xinjiang. Les Etats-Unis enfin, en guerre dans un pays tout proche, l’Afghanistan, et qui comptent sur leur base kirghize pour rejoindre Kaboul. Toutes trois ont un même intérêt au Kirghizistan, celui de la stabilité. C’est ce qui explique la prudente réserve observée par ces trois puissances dans le conflit kirghiz. Aucune ne veut prendre le risque de donner à l’autre le prétexte à une confrontation. C’est donc sans doute davantage à cet intérêt partagé par Moscou, Pékin et Washington qu’à sa nouvelle Constitution que le Kirghizistan peut accrocher l’espoir d’une relative stabilité.
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